Ce que je dois à Edgar Morin
exergue
« À force de sacrifier l’essentiel à l’urgence, on finit par oublier l’urgence de l’essentiel. »
Nous sommes condamnés à vivre, comme dit Freud, au cœur de la lutte entre Éros et Thanatos, et je continue à choisir le parti d’Éros. »
texte
Je relate ici simplement quelques enseignements ou influences sur ma propre vie et ma propre vision, de ce que m’a pportéEdgar Morin avec qui j’ai eu le privilège d’entretenir une relation complice et fraternelle.
C’est par la revue « Transversales- Sciences-Cultures et le groupe inter-disciplinaire créé par Jacques Robin que j’ai eu la chance de connaître de plus près Edgar Morin après avoir été inspiré par lui et André Gorz en 1968 à Nanterre en particulier avec son livre « la brèche » qu’il avait écrit avec Claude Lefort et Cornelius Castoriadis.
Edgar Morin était aussi présent à travers son intérêt pour ce qu’on a appelé dans les années 1970, le courant auto gestionnaire et en particulier le rôle de la Cfdt en lien avec le mouvement social, le rôle des intellectuels et un projet politique ouvrant une autre voie que le communisme stalinien et un socialisme ramolli et largement discrédité par le revirement de Guy Mollet lors de la guerre d’Algérie.
Mais à Transversales Sciences-Cultures, le projet devenait plus concret et plus ambitieux en particulier sur le plan pluri et trans-disciplinaire
Ce fut le cas sur la question d’une autre approche de l’économie en lien avec les travaux de René Passet, qui avait écrit ce grand livre anticipateur qu’était « l’Economique et le Vivant » et qui nous a quitté lui aussi il y a quelques semaines.
Morin était très nourri par René Passet et cherchait à « réencastrer » (le terme est du grand anthropologue et économiste Karl Polanyi ) l’économie dans l’écologie, l’oikosnomos (loi de nos petites maisons) dans l’oikos logos (la théorie de la grande maison planétaire). Il était aussi en lien avec deux autres personnes auxquelles je dois également beaucoup que sont Ivan Illich et André Gorz.
C’est Illich qui fera ensuite le lien avec les courants critiques de la croissance (Serge Latouche) et de l’utilitarisme (la revue du Mauss et Alain Caillé) grâce à Marc Humbert . Ce dernier nous avait invité à Tokyo à un colloque sur l’actualité d’Ivan Illich au terme duquel Alain Caillé avait eu l’idée de reprendre le terme de « convivialisme » pour lancer un projet dépassant les approches antérieures de l’anarchisme, du communisme, du libéralisme t du socialisme. Ce projet toujours en cours fut animé principalement par Alain mais Edgar le suivra toujours avec intérêt même s’il lui préfrait le terme « d’humanisme régénéré ».
Plus tard, il y aura aussi son livre « la Voie et le lien étroit avec le mouvement « Utopia » .Son appel à sortir de la fragmentation de nos multiples initiatives créatives mais insuffisamment reliées entre elles : « nous sommes innombrables mais dispersés » est toujours au cœur de nos projets autour de la constitution de ce que nous nommons « la Société Civique ».
C’est par rapport à cette perspective qu’Edgar a noué également une grande amitié avec Claude Alphandery en particulier à l’occasion de sa participation aux Etats généraux de l’Economie sociale et solidaire.
Il fut aussi avec Stéphane Hessel l’un des compagnons du « collectif Roosevelt » initié par Pierre Larrouturou et ensuite du mouvement des indignés directement inspiré lui par la fameuse brochure de Stephane Hessel : « indignez vous ! »
Edgar n’était en effet pas seulement un penseur. C’était un homme qui acceptait de s’engager au service des causes qu’il croyait justes. Ce fut le cas en particulier avec Alternatiba et le collectif des chaises pour lutter contre les paradis fiscaux où il accepta que je lui transmette publiquement « la chaise » confisquée à une banque pratiquant l’évasion fiscale (cf photo où on le voit avec Suzan georges, Claude Alphandery, Alain Caillé Text ( d’Alternatiba) et moi même)
Je lui dois aussi, ainsi qu’à Patrick Chamoiseau et Christina Bertelli , la découverte d’ Édouard Glissant et de l’approche archipélique.
Je trouve en particulier chez lui une approche dynamique de ce couple si souvent contradictoire qu’est dans notre condition humaine le rapport Raison/Passion. Je recopie ici un extrait de la belle préface qu’il avait faite à mon livre « la Cause humaine » :
« Qu’est-ce qu’être humain ? Une politique dépend de la réponse à cette question. Si les humains sont bons, alors il faut leur laisser pleine liberté et éliminer toute entrave. S’ils sont mauvais, il faut au contraire aménager les contraintes pour les empêcher d’être nuisibles. S’ils portent , eux, les potentialités contraires du bon et du mauvais, alors il faut une politique soucieuse de favoriser le bon et d’inhiber, voire de réprimer, le mauvais. Si l’être humain est raisonnable (homo sapiens) alors il faut faire appel à la rationalité. Mais si c’est un être de passions, alors il faut faire appel à la passion, mais si possible dans un sens bénéfique ».
C’est pourquoi j’aime tant aussi m’inspirer de sa maxime : "Je sens présente en moi l’humanité dont je fais partie. Non seulement je suis une petite partie dans le tout, mais le tout est à l’intérieur de moi-même. »
Ainsi que :
"Nous sommes condamnés à vivre, comme dit Freud, au cœur de la lutte entre Éros et Thanatos, et je continue à choisir le parti d’Éros. » Phrase qu’il précise ainsi : "L’Éros permet de surmonter la jouissance qui s’attache au pouvoir, au profit de la jouissance qui s’attache au désir et au plaisir de transmettre"
C’est aussi ce qui lui permet d’écrire : "Une fraternité « ouverte » peut « créer des espaces où l’obsolescence programmée n’est plus la règle, où le productivisme est remplacé par des solidarités actives, où l’économie indispensable des ressources est promue contre le gaspillage, et où la reconnaissance des différences est la règle de l’indispensable respect »…"Ceux qui relèveront le défi viendront de divers horizons, peu importe sous quelle étiquette. Ils seront les redresseurs de l’espérance. »
Salut Edgar et merci de nous laisser en partage un tel projet qui nous fait nous tourner vers l’espérance au coeur de temps sombres.
Patrick Viveret
Notes : quelques autres expressions fortes d’EM
La méthode veut appréhender la complexité, non la complétude, car nous sommes condamnés à l’incomplétude
Une intelligence incapable d’envisager le contexte et le complexe planétaire rend aveugle, inconscient et irresponsable
Lien Carnets d’été avec Jean Rouch question de Marceline Loridan: « Comment tu te débrouilles avec la vie ?, c’est une question que je me posais moi-même à l’époque, parce que je n’étais pas content de la vie que je menais, je la trouvais trop dispersée, trop hachée… »
Il faut apprendre à cheminer dans l’obscurité et l’incertitude. La véritable éducation devrait nous préparer à affronter cette incertitude constitutive de la condition humaine. »
Le problème n’est pas que vous n’ayez pas été éduqué. Le problème est que vous avez été éduqué juste assez pour croire ce qu’on vous a enseigné, mais pas assez pour remettre en cause tout ce qu’on vous a dit. »
L’extrême conscience de sapiens côtoie, risque, brave, plonge dans le délire et la folie. La démence est la rançon de la sapience. »
Je pense qu’avant de présenter la démocratie comme solution, il faut la présenter comme problème. »
La guerre témoigne d’une incapacité à régler de façon complexe des problèmes fondamentaux.
Une société s’autoproduit sans cesse parce qu’elle s’autodétruit sans cesse. »
Éros gagne toujours sur Thanatos. Gardez l’espoir, ne l’oubliez jamais.
L’Éros permet de surmonter la jouissance qui s’attache au pouvoir, au profit de la jouissance qui s’attache au désir et au plaisir de transmettre, à l’amour de la connaissance et à l’amour des élèves. »
L’évangile des hommes perdus et de la Terre-Patrie nous dit : soyons frères, non parce que nous serons sauvés, mais parce que nous sommes perdus. »
Une fraternité « ouverte » peut « créer des espaces où l’obsolescence programmée n’est plus la règle, où le productivisme est remplacé par des solidarités actives, où l’économie indispensable des ressources est promue contre le gaspillage, et où la reconnaissance des différences est la règle de l’indispensable respect
L’enjeu essentiel n’est pas de changer la nature humaine, mais d’en inhiber le pire et d’en favoriser le meilleur. Le transhumanisme escamote la nécessité première de régénérer l’humanisme.
Le seul véritable antidote à la tentation barbare a pour nom humanisme. Il est l’heure de changer de civilisation.
Être de gauche, c’est se ressourcer dans une multiple racine : libertaire (épanouir l’individu), socialiste (amélioration de la société), communiste (communauté et fraternité), et désormais écologique afin de nouer une relation nouvelle à la nature. »
Ceux qui relèveront le défi viendront de divers horizons, peu importe sous quelle étiquette. Ils seront les redresseurs de l’espérance. »
Nous sommes perdus, mais nous avons un toit, une maison, une patrie : la petite planète où la vie s’est créé son jardin, où les humains ont formé leur foyer, où désormais l’humanité doit reconnaître sa maison commune. Ce n’est pas la Terre promise, ce n’est pas le paradis terrestre. C’est notre patrie, le lieu de notre communauté de destin de vie et mort terriennes. Nous devons cultiver notre jardin terrestre, ce qui veut dire civiliser la Terre.
Le besoin de racines, qui pousse tant de peuples et d’individus à se replier sur l’ethnie et la religion singulières, doit s’approfondir et s’amplifier dans la reconnaissance de la communauté terrienne des humains. Nous pouvons et nous devons nous ressourcer dans la Terre-Patrie, qui est à la fois notre universel à la fois singulier et concret. »
L’écologie ne demande pas seulement de changer nos ampoules, nos lois ou nos technologies. Elle demande de changer de pensée. »
— résumé par la revue Reporterre à sa mort.